Shûsaku Endô a fait du croisement des cultures le fil tendu à travers son œuvre. Une œuvre mystique qui plonge au cœur de l’âme humaine pour y trouver
les portes dérobées. Shûsaku Endô était catholique et il laisse une œuvre majeure de la littérature japonaise du XXe siècle, une œuvre insolite, hors normes, qui suit, à sa façon, les traces
des grands écrivains chrétiens.
Nous sommes au XVIe siècle. Le Japon n’échappe pas aux ambitions hégémoniques de la Compagnie de Jésus et en 1549, François Xavier débarque à Kagoshima, fort de sa bonne parole et d’autres
arguments beaucoup plus convaincants. Cinq siècles plus tard, le Japon compte un million de chrétiens, survivants de massacres, interdictions, persécutions et pratiques clandestines. Mais
au-delà de l’histoire et des enjeux politiques et économiques de l’évangélisation du Japon, se pose la question de la place de la foi chrétienne au sein d’un système de pensée aussi éloigné de
celui qui fit, en Occident, le lit du catholicisme.
Cette interrogation est au cœur de l’œuvre de Shusaku Endô. Né en 1923 d’une mère catholique (rappelons que le christianisme était encore interdit au Japon au début des années 1860), Endô sera
baptisé en 1935. Ses études le mènent à Lyon où il s’intéresse au roman catholique français. Mauriac, Bernanos, Claudel seront la trinité littéraire régnant sur l’œuvre d’Endô qui déclinera
toute sa vie durant la question de la foi et de la conscience.
Le théologien Karl Rahner avance l’idée d’une théologie personnelle de l’intellectuel catholique, une ré-interprétation intime de la foi. Le catholicisme d’Endô est évidemment multiculturel. Il
se nourrit à la fois de la conscience de l’éphémère du bouddhisme et du sentiment tragique de la vie. Il en émerge des personnages sur le fil du rasoir, écartelés par des pulsions
contradictoires et toujours poussés à mettre leur foi à l’épreuve de la vie. Le Père Velasco (L’extraordinaire voyage du samouraï Hasekura) en devient presque un
personnage de Graham Greene (qui se sentait d’ailleurs très proche de l’écrivain japonais). Torturé par des ambitions personnelles et un orgueil démesurés, en proie à des pulsions qu’il tente
d’apaiser par la mortification (il s’attache les mains, chaque soir, pour ne pas céder à l’appel de la chair), il pervertit son combat par une maladive quête de pouvoir qu’il intègre à son
discours mystique dans un glissement presque délirant, à l’image des conquistadores enivrés de puissance et d’impunité, convaincus d’être l’instrument de Dieu. Mais cet aspect du héros chrétien
est finalement presque caricatural, chez Endô. On y voit des traces du curé de campagne de Bernanos, de l’abbé Jules de Mirbeau. C’est un conflit intime qui cherche une issue et croit la
trouver dans un expansionnisme aveugle, une guerre sainte qui n’a d’autre fonction que de réassurer une foi vacillante.
En réalité, Endô prend toute sa dimension d’écrivain catholique et d’auteur majeur du XXe siècle dans tout ce qui touche à la conscience, à la faute, à la rédemption. Sans cesse, il va réécrire
le chemin de croix qui mène son héros à la conscience de Dieu. Car la foi est brute, archaïque. Elle éclate d’évidence chez les gens simples, comme Mitsu (La fille que j’ai
abandonnée) qui s’avance sereinement vers le sacrifice dans l’absolue nécessité du don de soi. "Heureux les débonnaires", pour qui la foi ne se discute pas. Pour
Endô, tout retour sur soi mène à nos zones d’ombre, ces recoins de la conscience où se tapit le double maléfique, l’âme noire, ce qui nous renvoie à notre condition d’homme, pervers, cruel et
lâche. Suguro, l’écrivain de Scandale peut bien disserter sur le péché et l’absolution quand une silhouette qui lui ressemble trait pour trait arpente les rues de plaisir
et les hôtels de passe, se vautrant dans le stupre et la débauche. On pense à Camus, aussi, dans cette absurdité de la vie, mais le héros d’Endô la transcende par une expérience christique qui
le mène de la chute à la rédemption.
Mais si la foi est une expérience individuelle, Endô l’élève pourtant à une dimension collective dans son interrogation sur l’accès du peuple japonais à la parole d’un Dieu qui ne lui ressemble
pas. Le bouddhisme entretient une esthétique de l’éphémère de la vie, une émotion devant la fuite du temps et des choses. Il représente un dieu charnel, vivant. Le christianisme ne peut lui
opposer qu’une icône misérable, un corps de souffrance cloué sur une croix. Quand Bouddha se repaît des nourritures humaines qui lui sont offertes, Jésus offre son corps et son sang, comme un
dernier martyre. C’est peut-être en cela que le Dieu de Shûsaku Endô est multiculturel. Il est loin d’être miséricordieux. Il met à l’épreuve, il abandonne, il châtie, avant de laisser l’homme
face à soi-même, livré à sa conscience et à ses remords, au pied d’un chemin de croix qu’il devra vivre dans sa chair pour trouver le pardon. Pas question ici d’effacement du péché. Si la
confession nous met en règle aux yeux de Dieu, elle nous laisse face à notre conscience. Pour Endô, c’est là que commence le chemin.